L'un de ses moteurs était de vouloir être pleinement femme en alliant toutes les composantes que je pouvais considérer : celle d'avoir des relations personnelles, d'être engagée socialement, d'exercer un métier épanouissant et, d'être une mère. De ne pas sacrifier l'un ou l'autre. Après la naissance de ma deuxième fille, j'ai essayé un congé parental et j'ai compris que j'avais besoin de m'activer à l'extérieur de la sphère maternelle. Au travail, je ne pouvais me satisfaire de confier la garde de mes enfants à d'autres. Et puis, le père de mes enfants se consacrait à son travail et ne pouvait déroger ses horaires, tandis que moi, bien sûr, cela ne faisait pas de problèmes que je quitte précipitamment ce que je faisais car c'était l'heure de la sortie de la garderie ou de l'école. Je voyais toutes ces femmes se débattre, souvent seules, dans ces tiraillements, pressant les enfants, culpabilisant, courant, ne se satisfaisant pas de leur situation. Je ne me suis pas vue vivre ainsi pendant 20 ans !

L'autre moteur, je l'ai puisé dans les valeurs de l'éducation populaire : incarner des valeurs dans l'action, l'engagement, la coopération, le respect de l'environnement, l'économie au service de la personne, etc.

Alors, des rencontres ont permis que naisse un projet collectif. Une association, une entreprise coopérative. Et tout d'abord, une vie communautaire au sens du partage du quotidien, du partage de l'usage des biens, du partage des tâches pour se rendre la vie plus vivable. Éduquer mes enfants dans ces conditions prenait une toute autre dimension. J'ai accepté d'être bousculée dans mon rôle parental par les jeunes célibataires avec qui je vivais et ceux-ci éprouvaient beaucoup de plaisir à être avec mes filles. Une grande ouverture pour elles, qu'elles n'auraient jamais connu autrement et qui a été d'un grand profit dans leur construction personnelle. Et pour moi, une grande liberté et sécurité, la seule voie possible que j'ai trouvée pour allier les différentes composantes de ma vie.

La vie en milieu rural a facilité cela car domicile et travail étaient intimement liés. J'ai exercé de multiples métiers, de l'agriculture à l'accompagnement de créateurs d'activités, en passant par l'accueil et la réalisation de missions d'études.Horaires et contraintes s'adaptaient aux besoins du moment. Certes, cela permettait d'optimiser encore plus le temps et je pouvais devenir ma propre esclavagiste, mais je n'aurais jamais pu vivre aussi pleinement tout ce que j'ai vécu ni construire toute cette entreprise (au sens plein du mot) sans cela. Et aujourd'hui, je suis fière de dire que je l'ai fait sans sacrifices (le sacrifice est la source de la culpabilisation, poison de la relation).

Ainsi, j'ai pu vivre ma place de femme, parce que collectif et aussi parce que j'ai pleinement partagé cela avec mon 2e compagnon (père de ma 3e fille), comme des évidences. Il a été particulièrement attentif à ce que je sois en représentativité d'Oxalis et en responsabilité extérieure plutôt que lui, parce que j'étais une femme, et il a fait en sorte que cela soit possible dans le partage de nos quotidiens. Mon 3e compagnon, est lui aussi dans ces mêmes évidences que l'on puisse se réaliser l'un et l'autre dans nos choix, dans nos rêves et dans nos desseins et nous nous soutenons l'un l'autre en cela. Il me soutient particulièrement dans mes désirs d'écriture, un nouveau pas à franchir, une nouvelle entreprise personnelle.

Il y a sans doute d'autres ingrédients qui m'ont permis d'être entreprenante et femme. À creuser. Je n'avais jamais considéré qu'être une femme puisse être un obstacle puisque j'en ai fait un atout.

L'économie sociale et solidaire serait-elle un milieu plus propice aux femmes ?
Si on l'entend du point de vue des statuts, je n'en suis pas sûre. Combien d'associations et de coopératives peu respectueuses des droits sociaux, confuses dans les rôles où les salariés sont corvéables parce qu'ils se doivent d'être militants. Si on l'entend du point de vue des valeurs, sans doute que oui. Les valeurs de coopération, d'engagement ont été pour moi très concrets.

Oxalis est une entreprise qui a beaucoup grandi. J'ai été pleinement actrice de ce développement auquel j'ai consacré quelques années. Si, lorsque nous étions moins de 20, la question de l'égalité entre les hommes et les femmes ne se posait pas, maintenant que nous sommes plus de 150, nous constatons que nous reproduisons un microcosme fort ressemblant, dans ses composants sociales, à ce qui se passe dans la macro-société.
Ainsi, nous sommes horrifiés de constater que les associés, les administrateurs, les plus hauts salaires sont détenus par les hommes… Et pourtant, Oxalis s'est construite sur de fortes valeurs. Un groupe s'est constitué pour travailler sur ces questions et mettre en place des actions. Il exerce une vigilance, incite chacun à exercer la sienne et produit des rapports.

Lorsque j'étais dirigeante d'Oxalis, de nombreuses coopératrices m'ont témoigné qu'elles étaient venues dans cette coopérative pour ce critère, elles m'ont aussi fait part de leur amertume que je quitte ce poste. Et pourtant, fidèle à mes besoins de liberté et à mes valeurs de "non-pouvoir" et de transmission, je me suis autorisée à quitter cette fonction fort confortable en terme d'égo (mais cela ne m'intéressait pas). Plus facile à faire pour une femme ? Je ne sais pas, non, ce n'est pas facile, et je vois beaucoup de dirigeants s'accrocher à leur pouvoir.

Quant aux représentativités "être présidente de ceci ou de cela", je les aies goûté avec beaucoup de recul, me demandant toujours si j'étais choisie pour mon statut de femme (devoir de parité) ou pour mes compétences...

J'ai beaucoup de choses à développer sur tous ces sujets que je ne fais ici qu'entrevoir et j'ai hâte des échanges qui naîtront à l'occasion de cette conférence ou grâce aux commentaires et témoignages que vous pouvez laisser sur ce blog !