Des transformations s'opèrent. On voit l'ambiance changer au fil des réflexions sur ce projet.
Centrée sur une nécessité économique, la notion d'engagement est fortement questionnée. En substance : "Je veux bien mettre un mois de salaire dans le capital si je suis sûre que la scop va marcher", mais elle ne pourra marcher que si la collecte de fonds est suffisant. S'engager, c'est prendre des risques, et de surcroît, prendre des risques collectifs. La question de la confiance est là, bien présente. L'engagement économique va créer l'engagement humain. J'ai connu exactement ces mêmes choses quand nous avons construit Oxalis. C'est très beau de sentir le cheminement qui s'opère. Elles commencent à imaginer qu'elles peuvent être actrices de leur propre changement, de leur emploi.

La conscience que la Scop est un projet politique, de changement radical de posture ne vient que bien après. Mettre l'équivalent d'un mois de salaire pour l'entreprise, ce n'est pas payer pour travailler, c'est devenir propriétaire collectivement de son outil de travail,  prendre des décisions ensemble, se répartir les bénéfices. C'est récolter pleinement le fruit de son travail.Travailler dans une scop, c'est mettre fin au système où des financiers se servent outrageusement en faisant pression sur les marges. 


Ce que j'ai trouvé triste, dans cette histoire, c'est qu'il y a de belles paroles de femmes, des idées intéressantes qui sont prononcées et il n'y a personne pour aider à ce que ces paroles se transforment en co-construction collective donnant la force au projet. J'ai senti ces personnes un peu livrées à elles-mêmes. 


Et, ce que j'ai trouvé très dur, à la fin, c'est la négation de leurs sentiments. On leur dit "bon, la scop ne se fera pas, Il vous faudra du temps pour vous en remettre, mais vous avez vécu une belle expérience dont vous sortez grandis ! ". Or, sur les visages, on décèle le découragement, le dépit, la tristesse, et surtout, surtout, elles perdent leur emploi !! Et rien n'est proposé pour ce travail de deuil. Sauf si cela n'a pas été montré.

Allez, j'ai même de la colère. Comment peut-on avoir un discours très "réussite économique" au moment du lancement du projet, ne pas accompagner les personnes dans la dimension affective et relationnelle (sauf si cela a été le cas et que le film ne le montre pas) et s'en sortir avec une petite phrase à la fin qui nie une réalité économique prégnante qui ne joue plus avec des tableaux de chiffres prévisionnels : le chômage de ses femmes et de ses hommes.
Comme un constat d'impuissance. Avoir fait naître un espoir.
Je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a quelque chose d'inachevé. Que ce n'est pas parce qu'un client fait défaut que tout est foutu. Que ces personnes avaient sans doute des solutions à proposer, que l'UR aurait pu se battre pour trouver des cofinancements territoriaux ou autres. Bien sûr le temps était court, un challenge pour reprendre cette entreprise en scop, car au-delà des finances à réunir, c'était une nouvelle culture à construire et tout ça avec la date butoir du passage au tribunal de commerce. J'ai ressenti une grande amertume car j'ai eu la sensation que tout n'avait pas été tenté ou alors ce n'était pas montré.

Ma vision est qu'un projet peut vaincre des obstacles, non pas par sa solidité économique, mais par la force de ce qui se dégage dans l'énergie des personnes à se fédérer autour d'un projet et d'y croire suffisamment pour vaincre les obstacles.
Je ne peux que constater combien, dans ces situations-là, l'accompagnement est majeur et, dans cette histoire, je l'ai senti déficient.

Alors, j'aurais envie de savoir, avec le recul, ce qui reste pour ces femmes et pour ces hommes.