Film Entre nos mains
Par Béatrice le vendredi 4 mars 2011, 10:22 - Conférences Interventions - Lien permanent
La médiathèque et le cinéma Renoir de
Pontcharra (en Isère) ont organisé une soirée d'échanges après la projection du
film "Entre nos mains"
de Mariana Otero. J'étais conviée à cette soirée pour témoigner de mon
expérience de femme en Scop puisque cette séance était l'un des moments de
rencontres proposé par la médiathèque (expo, discussion, contes) sur le thèmes
"ce que je veux pour
elles".
La soirée était très sympa. J'ai été très touchée par ce film où des femmes et
quelques hommes d'une entreprise de lingerie en faillite se voient proposer de
la reprendre en Scop. Le passage d'une posture de salariée à celle d'associée
est un long chemin.
Des transformations s'opèrent. On voit l'ambiance changer au fil des
réflexions sur ce projet.
Centrée sur une nécessité économique, la notion d'engagement est fortement
questionnée. En substance : "Je veux bien mettre un mois de salaire dans le
capital si je suis sûre que la scop va marcher", mais elle ne pourra marcher
que si la collecte de fonds est suffisant. S'engager, c'est prendre des
risques, et de surcroît, prendre des risques collectifs. La question de la
confiance est là, bien présente. L'engagement économique va créer l'engagement
humain. J'ai connu exactement ces mêmes choses quand nous avons construit
Oxalis. C'est très beau de sentir le cheminement qui s'opère. Elles commencent
à imaginer qu'elles peuvent être actrices de leur propre changement, de leur
emploi.
La conscience que la Scop est un projet politique, de changement radical de posture ne vient que bien après. Mettre l'équivalent d'un mois de salaire pour l'entreprise, ce n'est pas payer pour travailler, c'est devenir propriétaire collectivement de son outil de travail, prendre des décisions ensemble, se répartir les bénéfices. C'est récolter pleinement le fruit de son travail.Travailler dans une scop, c'est mettre fin au système où des financiers se servent outrageusement en faisant pression sur les marges.
Ce que j'ai trouvé triste, dans cette histoire, c'est qu'il y a de belles
paroles de femmes, des idées intéressantes qui sont prononcées et il n'y a
personne pour aider à ce que ces paroles se transforment en co-construction
collective donnant la force au projet. J'ai senti ces personnes un peu livrées
à elles-mêmes.
Et, ce que j'ai trouvé très dur, à la fin, c'est la négation de leurs
sentiments. On leur dit "bon, la scop ne se fera pas, Il vous faudra du temps
pour vous en remettre, mais vous avez vécu une belle expérience dont vous
sortez grandis ! ". Or, sur les visages, on décèle le découragement, le dépit,
la tristesse, et surtout, surtout, elles perdent leur emploi !! Et rien n'est
proposé pour ce travail de deuil. Sauf si cela n'a pas été montré.
Allez, j'ai même de la colère. Comment peut-on avoir un discours très
"réussite économique" au moment du lancement du projet, ne pas accompagner les
personnes dans la dimension affective et relationnelle (sauf si cela a été le
cas et que le film ne le montre pas) et s'en sortir avec une petite phrase à la
fin qui nie une réalité économique prégnante qui ne joue plus avec des tableaux
de chiffres prévisionnels : le chômage de ses femmes et de ses hommes.
Comme un constat d'impuissance. Avoir fait naître un espoir.
Je ne peux m'empêcher de penser qu'il y a quelque chose d'inachevé. Que ce
n'est pas parce qu'un client fait défaut que tout est foutu. Que ces personnes
avaient sans doute des solutions à proposer, que l'UR aurait pu se battre pour
trouver des cofinancements territoriaux ou autres. Bien sûr le temps était
court, un challenge pour reprendre cette entreprise en scop, car au-delà des
finances à réunir, c'était une nouvelle culture à construire et tout ça avec la
date butoir du passage au tribunal de commerce. J'ai ressenti une grande
amertume car j'ai eu la sensation que tout n'avait pas été tenté ou alors ce
n'était pas montré.
Ma vision est qu'un projet peut vaincre des obstacles, non pas par
sa solidité économique, mais par la force de ce qui se dégage dans l'énergie
des personnes à se fédérer autour d'un projet et d'y croire suffisamment pour
vaincre les obstacles.
Je ne peux que constater combien, dans ces situations-là, l'accompagnement est
majeur et, dans cette histoire, je l'ai senti déficient.
Alors, j'aurais envie de savoir, avec le recul, ce qui reste pour ces femmes et pour ces hommes.




